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"2 mariages, 2 couples" de Nathalie Philippe dans Les Lettres françaises

par Yahia Belaskri

lundi 7 juin 2010, par Desnel

Article sur "2 Mariages, 2 couples", de Nathalie Philippe dans Les Lettres françaises du 5 juin 2010. Nouvelle série n° 72

De Russie et d’Afrique, l’amour de l’autre

Deux mariages, deux couples, deux destins, deux
femmes, deux narratrices, deux voix. Voix de
femmes, Xena et Illiana, toutes deux Russes, même
si la seconde a du sang congolais dans les veines. Xena
mariée à un brillant ingénieur, deux enfants, Illiana à un
diplomate, un enfant alors qu’elle désespérait d’en avoir.
Deux femmes et l’Afrique. Cela pourrait être bourré de
préjugés ; l’auteur ne les évite pas, elle les cite, les questionne,
les déconstruit un à un : « L’Afrique tout le monde
s’en fout. On s’en va piquer les meilleurs médecins ou les
meilleurs artistes pour les faire fuir vers la France ou bien
les États-Unis… Nous sommes restés des colons, nous
avons toujours ces réflexes de colons… »
Parce qu’« il y a toujours le soleil derrière les portes
froides », Xena croque dans la vie, éternelle optimiste,
sacrifiant tout à l’amour, pour « Ange,… amour primordial
 », pour Ludovic Mpolo alias Ludo qui peuplait « (ses)
journées comme (ses) rêves ». Illiana avait choisi une vie
paisible et sage. Fille d’un père congolais et d’une mère
russe, elle « vivait sa part d’africanité comme un véritable
cauchemar » et ce n’est pas le voyage entrepris au pays de
Patrice Lumumba par les deux amies qui l’aidera à assumer
cette part d’africanité, même si elle s’apaise quelque peu.
Au contraire de Xena qui a « voulu l’Afrique, (est) allée
vers l’Afrique ».
Deux femmes, deux vies, deux trajectoires. L’Afrique,
toujours, « ou comment on a l’essentiel quand on n’a rien »,
ce continent où « Illiana la Russe et aussi l’Africaine (avait)
bravé (ses) fantômes pour venir jusque sur la terre de (son)
père… » L’Afrique où Xena, « Russe de plein pedigree…
(a) l’air plus africaine » car « ce qui fait ce qu’on est c’est
la perception du monde que l’on a », dit-elle fort à propos.

Et le propos est partagé car l’auteur a écrit ce beau texte
à deux voix, celles des deux amies. Xena puis Illiana racontent,
se racontent, l’une après l’autre, l’une complétant,
éclairant l’autre. Pourtant l’une, Xena, est morte, laissant
Illiana « sans lumière sur (sa) route. »
Au-delà de l’histoire des deux couples, ce premier roman
met en question le concept d’identité nationale tant
galvaudé en ces temps de repli sur soi, interrogeant les relations
France (et Europe) et Afrique tout autant que celles
entre Blancs et Noirs. Ainsi sont évoqués le Congo et son
histoire tumultueuse, Patrice Lumumba et les rêves qu’il
avait suscités. Et convoqué Tchicaya U Tam’si, l’immense
poète congolais : « Déjà il y eut des miasmes de chair / de
chair plus fraîche sous ton ciel / baignant l’an 1908 / Puis
1959 / De riches météorites / descendirent sur terre / à Kin à
Kinshasa / Tombe une tourterelle / sur un charnier / si fatalement
/ qu’elle a des hallucinations / Voici que viennent les
charognes laxatives / aux savanes constipées / Voici la forêt
céleste / vous qu’un soleil natal / incommode assèche / Anne,
l’ombre de cette forêt / tue, comme j’ai la vie qui tue. » Sont
évoqués également les rapports entre Blancs et Noirs. Entre
Xena et son « Ange », son premier amour rencontré sur les
bancs de l’université de Moscou, à l’époque du socialisme
triomphant. Entre Xena, toujours, et Ludo, celui qui lui
avait donné « le goût des choses simples et l’envie de donner,
de partager… », et pour l’amour duquel – impossible – un
jour, elle décide « que c’était un beau jour pour mourir ».
2 Mariages 2 couples est aussi un hommage à Léon Tolstoï
et son chef-d’oeuvre Anna Karenine. Pour une première
oeuvre, l’ouvrage est réussi. Si réussi qu’il peut se lire en deux
fois : une fois en suivant Xena, une autre en suivant son
amie Illiana. Étonnant ! Entre Russie et Congo, en passant
par la France, l’histoire est double, comme en miroir, l’une
renvoyant à l’autre, l’une édifiant l’autre.

Yahia Belaskri