Accueil > MÉDIAS - Vidéos - Articles & liens Internet > "Qui ne connaît pas M. Domota ?" dans L’Humanité

"Qui ne connaît pas M. Domota ?" dans L’Humanité

Article de Jean-Paul Piérot - L’Humanité -19/12/09

vendredi 15 janvier 2010, par Desnel

Une replongée dans le jaillissement citoyen qui a soulevé la société guadeloupéenne.

QUI NE CONNAÎT PAS M. DOMOTA ?, de Rosa Moussaoui, Frantz Succab, Monchoachi, préface de Malik Duranty, postface de Jérôme Maucourant. Éditions Desnel, 268 pages, 22,80 euros.

S’il ne fallait retenir de l’année 2009 qu’un seul mot, ce serait la pwofitasyon. Ce nom créole qui a franchi l’Atlantique avec les premiers échos du plus grand mouvement qu’ait connu la Guadeloupe résonne plus fort que celui d’exploitation. Sans doute les esclaves exténués dans les plantations de canne à sucre employaient déjà ce mot. Les colons faisaient pwofitasyon de leur force de travail. C’est encore ce mot que les forces syndicales, les partis authentiquement de gauche, les associations culturelles ont choisi pour désigner l’injustice qui frappe la population de l’île. Département français à huit heures d’avion de Paris, la Guadeloupe cumule un coût de la vie plus élevé, un taux de chômage plus fort, des raisons de la colère qui a uni et soudé la société guadeloupéenne. Au LKP (Lyannaj kont pwofitasyon), lyannaj (comme liane ou lien) exprime la cohésion du comité qui réunit une cinquantaine d’organisations ayant tenu la dragée haute au pouvoir sarkozyste. Les progressistes de notre côté de l’Atlantique n’ont pas encore tiré tous les enseignements d’un mouvement de masse tel que la France n’en a pas connu depuis 1968. En effet, quand un déboulé – mot créole qui ajoute mouvement et dynamisme au terme de manifestation – réunit quarante mille personnes dans les rues de Pointe-à-Pitre, cela équivaut à un rassemblement de plusieurs millions de personnes à Paris. Pour savoir comment le mouvement social et la conscience collective en sont arrivés à un tel niveau d’unité et de combativité, on se précipitera sur le livre collectif Qui ne connaît pas M. Domota ? qui offre au lecteur un regard croisé sur les événements et leurs causes. Parmi les auteurs, Rosa Moussaoui, journaliste au service politique de l’Humanité, qui s’est rendue à plusieurs reprises dans une Guadeloupe en ébullition. Notre consoeur y souligne le choc que provoqua la loi du 23 février 2005, dont un article faisait obligation, dans le cadre de la transmission des savoirs, aux enseignants et aux historiens de vanter « les aspects positifs de la colonisation ». Des peuples que l’on a spoliés pendant des siècles de toutes leurs ressources, invités à remercier la bienveillante métropole, c’était plus que ne pouvait supporter un homme comme Aimé Césaire, qui provoqua l’ajournement d’un voyage de Nicolas Sarkozy en Martinique en refusant de l’y recevoir. Le titre étonne au premier abord. Loin d’être, en effet, une biographie du très charismatique porte-parole du LKP, ce qui eût été fauter par pipolisation, le livre nous montre, notamment sous la plume de Frantz Succab, que l’émergence dans la vie publique du responsable syndical de l’UGTG est l’expression du jaillissement citoyen qui a soulevé la société guadeloupéenne et l’a amenée à faire lyannaj. Qui ne connaît pas M. Domota ? Personne entre la Guadeloupe et la Martinique. Peu de monde en France également. Le lecteur en connaîtra bien davantage quand il aura refermé le livre sur la lutte des classes aux Antilles.

JEAN-PAUL PIÉROT
L’HUMANITÉ, 19 décembre 2009