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Hommage à Césaire : poèmes & témoignages de Max Rippon, Roger de Jaham, Umar Timol…

mardi 22 avril 2008, par Desnel

petit cahier sanglant

on ne demande pas au sang d’instruire les connivences des corps ou d’induire la volupté des pierres, on ne demande pas au sang d’enferrer le vol des vautours ou d’ensevelir les périples des barbares, on ne demande pas au sang de manifester les intrusions de la sagesse ou d’empiéter les traces de nos trop grandes douleurs, on ne demande pas au sang de courber les errances de l’ombre ou de dissoudre les larmes des innocents, on ne demande pas au sang de rassasier de pus nos mains trouées ou de jaillir à l’entour d’un désert bleu, on ne demande pas au sang d’enfourcher une étoile pour charrier la pleine ardeur de l’amour ou d’écarteler l’os pour en extraire la vermine et le corail, on ne demande pas au sang d’abrutir la pénitence des infidèles ou d’énoncer le torrent qui apprivoise l’oubli, on ne demande pas au sang de pulser les cadastres de la jouissance ou d’arrimer à nos rivages les hystériques de la beauté, on ne demande pas au sang de singer les rites des fous ou de cadenasser l’archange qui exerce le vouloir de la fracture, on ne demande pas au sang de nourrir ces couleurs ternies par le mépris ou de maculer la peau de nos rêves trop paisibles, on ne demande pas au sang d’engendrer un temps dénué de flétrissures ou de façonner sur ton visage les desseins de l’extase,

on ne lui demande qu’une seule chose,

d’encrer dans l’ouvrage qui archive nos différences

les efflorescences du mélange et d’une insatiable bâtardise

Umar Timol

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Sur la route de Dillon

aux milliers de voix d’espérance

Mon ancrage dans les plis creux des sillons brûlés de ma glaise sans voix
N’est pas ce boulet lourd aux pieds que l’on croit
Pareil au plomb lestant la quille du plus chétif des esquifs
J’ai attendu le jour venu pour porter ma proue naïve à l’avant des vagues lardées
J’ai attendu le jour de mes ailes assez fortes
De mon cri plus puissant libéré de ses tisons en feu
Pour faire le cadastre des océans capricieux
Mosaïques d’écumes étanchant mes soifs
Et si je songe aux rives du fleuve Niger
Et si je fais mes ablutions dans ses eaux si familières
Et si je fais face au regard si perçant des Dogons
Et si je prends place à la tablée de Tombouctou
C’est pour tester à la lumière du phare d’Alexandrie
Le chemin balisé par la ruse des Nubiens chevauchant les felouques de Philae
Je proclame à travers toi Césaire Aimé
Mes identités d’Alcyon Cove à Altamira
De Kamel Kissing à la Mitad del Mundo
De Bambara à Tivoli de Damas à Calcutta
Car je suis moi aussi de ces ailleurs
Car je suis ce quantième du monde…
Ne regardez pas la puissance du tanin qui a fait brunir ma peau
Ouvrez mon cœur avec la délicatesse de vos scalpels d’ivoire
Pour entendre ma voix vous chanter le langage des genèses
Que j’ai conservé si longtemps au chaud sous mes pas
Me voilà revenu à la vie mon innocence drapée dans ce boubou en basin brodé
Que tes mots ont tissé tout exprès ces jours derniers
Me voilà paumes offertes docile à tes commandements
Disponible pour tes engagements
Hostile à tout renoncement…
J’accepte la force que tu me donnes
D’aller au bout de mes forces

Je ne me dérobe point à l’urgence de faire rebondir la parole de morne en morne
Offrande dévêtue de tout artifice
Immédiatement digeste aux faims les plus prestes
Comme le plus paisible des bols alimentaires
Donnez à mon amylase la puissance de mâcher chaque degré difficile
Pour enfin fouler de mes pieds joints l’ultime bordée de l’horizon qui fait encore distance

Max Rippon
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Honneur à l’Homme d’une grande cause
Honneur à l’Homme de puissante tractation
Honneur à celui qui erre libre et sûr
Dans le poème engendré

Grain de maïs pétillement de popcorn
Les éclats de mots fulgurent
Notre mémoire
Il s’éloigne dépouillé de sa désespérance
Il s’en va dévêtu de sa hargne
Mutilé de sa déchirure.
Il s’en va vers ce pays inconnu
D’où nul n’est revenu
Sans nous dire la route suivie
Ni quel vaisseau de mer l’emporte

Les artères de l’île véhiculent
des sanglots de sang
L’océan n’est pas stérile pour autant
L’étrange sève de la parole promène
Ses ruisseaux sanglants
Et nous frappons l’espace
De nos poings obstinés

La mélancolie se love au creux
Du cannelier
Des feux s’allument dans la ville
Le saisissement saisit l’homme nouveau
Séculaire l’appel de la langue
Nous forge une armure

Voilà que sur tous fronts
Dansent des couronnes de lauriers
La nuit baille sa victoire
Sur la lave durcie
Se tissent les chants fraternels d’Amour
Et de liberté

Françoise Kourganoff Marignan,
Présidente de l’Académie des Lettres d’Outre-mer
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Adieu, Nègre créole fondamental

Ainsi, s’en est allé Aimé Césaire, qui a dominé de toute sa stature les soixante-dix dernières années de l’histoire martiniquaise. Il nous laisse un héritage d’une dimension universelle, que les historiens et les intellectuels mettront encore des décennies à inventorier.
Plus près de nous, la pensée de Césaire a imprégné notre société-mosaïque, dans un esprit délibérément d’ouverture et de dialogue, sans haine ni racisme. Après avoir rendu au Nègre sa fierté et sa dimension que la colonisation avait tout tenté pour lui extirper, Aimé Césaire n’a eu de cesse de tracer des voies d’apaisement et d’humanisme. Un rebelle pacifique, en quelque sorte.
Séduit par la culture française, il a pourtant su conserver et défendre toute son identité martiniquaise, et demeurer profondément attaché à la communauté créole.
Aimé Césaire est l’homme qui n’a pas hésité à planter symboliquement un solide courbaril à l’Habitation Clément, à l’invitation de Bernard Hayot ; il est celui qui a lancé cette fameuse interpellation : « Vous êtes béké, moi je suis nègre ! Et alors ? Donnons-nous la main, et avançons du même pas. »
Pour toutes ces choses, et surtout pour toutes celles que la communauté mondiale a su lui reconnaître, nous rendons ici hommage au Premier des Martiniquais.

Roger de JAHAM,
Président de l’association « Tous Créoles ! »

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