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Jacques Roumain

publié dans "Memories", anthologie poétique éditée chez Desnel

jeudi 4 octobre 2007, par Desnel

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Né le 4 juin 1907 à Port-au-Prince (Haïti), premier des onze enfants d’Auguste Roumain, grand propriétaire terrien, et d’Émilie Auguste —dont le père, Tancrède Auguste, avait occupé la présidence de la république en 1912-1913 —, il appartenait donc à la meilleure aristocratie haïtienne : « Je suis fier, en tant qu’individu et que citoyen d’Haïti, de ce qu’un de mes ancêtres, le général André Rigaud, combattit à Savannah en 1799 [sic pour 1779] pour l’indépendance de l’Amérique du Nord. Il fut l’un des huit cents hommes de couleur libres qui s’embarquèrent en Haïti sous les ordres du comte d’Estaing » déclarait Jacques Roumain (Discours au YMCA, 15 novembre 1939).
Il avait commencé ses études chez les Frères, au prestigieux collège Saint-Louis de Gonzague : « Il fut un enfant terrible à Saint-Louis de Gonzague : volontaire, aimant discuter avec le professeur, batailleur, brave jusqu’à la témérité ». (L. Garoute, Instantanés, 1942, p. 33.)
Quittant la maison familiale du Bois-Verna, quartier aristocratique de la capitale, Jacques Roumain est envoyé en pension en Suisse, « [...] le pays le plus vulgaire qui soit et le plus artificiel : pays d’agence Cook pour touristes confortables ». (J. Roumain, Mon Carnet XVIII, 1929)
À l’Institut Grünau, à Berne, puis à l’école polytechnique de Zurich (où il devient champion universitaire de boxe dans sa catégorie, et réussit à courir les 100 mètres en 11 secondes), il achève ses études (« La seule chose que je fasse avec passion est la lecture de Schopenhauer, Nietzsche, Darwin et les vers de Heine et de Lenau », écrit-il dans une Lettre de pension citée par Fowler, A Knot in the Thread, 1980, p. 3) pour voyager ensuite en Allemagne, en France, en Angleterre et en Espagne où il amorce des études d’agronomie. À l’âge de vingt ans, il rentre en Haïti.
Il contribue alors très activement à la naissance de la Revue Indigène où il publie poèmes, nouvelles et traductions. Très impliqué politiquement, il est emprisonné une première fois en 1929. Très rapidement aussi, il publie successivement La proie et l’ombre, La montagne ensorcelée et Les fantômes. Se retirant des fonctions qu’il occupe au sein du Gouvernement, il est à nouveau emprisonné en 1933 et en 1934 alors qu’il vient tout juste de fonder le Parti Communiste Haïtien dont il est par ailleurs le Secrétaire Général. À la nouvelle de la condamnation de Jacques Roumain et à l’initiative de Langston Hughes, un « Committee for the Release of Jacques Roumain » (« Comité pour la libération de Jacques Roumain ») s’était formé aux Etats-Unis : « As a fellow writer of color, I call upon all writers and artists of whatever race who believe in the freedom of words and of the human spirit, to immediately protest to the President of Haiti and to the nearest Haitian Consulate the uncalled for and unmerited sentence to prison of Jacques Roumain, one of the few, and by far the most talented of the literary men of Haiti » (En tant qu’écrivain de couleur moi aussi, j’appelle tous les écrivains et artistes sans distinction de race qui tiennent à la liberté de l’homme et de la parole, à protester immédiatement auprès du président d’Haïti et du consulat haïtien le plus proche contre la condamnation et l’emprisonnement injustes et immérités de Jacques Roumain, un des rares hommes de lettres d’Haïti, et de loin le plus talentueux). (L. Hughes, « Free Jacques Roumain », Dynamo, New York, mai-juin 1935, p.1) L’appel de Hughes a également été publié en France dans plusieurs périodiques de gauche, dont Commune.
Jacques Roumain a été libéré, mais reste étroitement surveillé par la police du président Sténio Vincent. Sa santé restera ébranlée des suites de sa détention : il y a contracté un paludisme dont il souffrira désormais de crises récurrentes. Il quitte Haïti pour Bruxelles, où il rejoint son frère Michel et s’installe au 1, avenue de la Floride, en compagnie de Nicole et de leur fils Daniel : « À ma libération, j’ai été placé sous la plus stricte surveillance de la police. Cette vigilance [...] signifie être réduit à l’impuissance. [...] C’est ainsi que je me suis vu forcé de prendre, avec l’assentiment du C.C. la décision de m’exiler momentanément d’Haïti ». (J. Roumain, Lettre au Committee to Free Jacques Roumain, 16 août 1936.) Il semble en fait que Roumain ait tout simplement fait l’objet d’une mesure d’expulsion. Le 19 novembre de la même année, le Parti Communiste Haïtien est interdit. Entre décembre 1928 et juin 1936, Jacques Roumain aura fait quatre séjours sous les verrous, pour un total d’environ trente-deux mois. Analyse schématique 32-34, un essai politique et social, lui a valu trois années de prison à la suite desquelles il est reparti pour l’Europe, fragilisé.
Le 4 avril 1937, naît à Bruxelles sa fille Carine. En juillet, Jacques Roumain, aux côtés de ses congénères les poètes cubain Nicolas Guillén et américain Langston Hughes, assiste à Paris au Congrès des écrivains pour la défense de la culture, et y prend la parole. Une crise d’hépatite l’empêchera d’assister à celles des séances du Congrès qui se dérouleront à Madrid. À l’automne 1937, après un an passé en Belgique, la famille quitte Bruxelles pour s’installer à Paris. Le 20 janvier, Jacques Roumain, en rapide visite à Paris, avait écrit à son épouse Nicole : « Je regrette Bruxelles, cette ville qui ne m’est rien et qui pourtant m’est devenue chère, puisque nous y vivons, que nous essayons d’y être heureux ».
Devant les menaces de guerre, Roumain renvoie sa famille en Haïti.
Il entreprend des études d’ethnologie à la Sorbonne et s’initie à la paléontologie au Musée de l’Homme. Parallèlement, il collabore à différentes revues telles que Regards, Commune, Les Volontaires. Il publie également « Les griefs de l’homme noir » au sein d’un texte collectif intitulé L’homme de couleur. Membre de la Société des Américanistes de Paris et alors que la guerre éclate, il va s’efforcer de gagner les États-Unis dès 1939.
Après des difficultés pour trouver un passage, il finira, le 27 mai, par s’embarquer à Rouen sur un petit cargo bananier, le « Maurienne », avec deux autres passagers. Il débarque à la Guadeloupe le 8 juin, et passe tout de suite en Martinique pour attendre que ses amis lui obtiennent un visa américain, puisqu’il a été interdit de séjour par le gouvernement de Sténio Vincent. À Fort-de-France, il descend à l’hôtel Gallia, 3, rue de la Liberté : « Fort-de-France est une ville où [...] je souffre dans une atmosphère saturée de préjugé de couleur ». (Lettre à Nicole, 19 juillet 1939.)
Le 10 août, Roumain débarque à Miami et s’envole immédiatement pour New York, où il est accueilli par ses amis le Professeur L. Bradley et sa femme Francine (à qui il dédiera « Bois d’ébène », le plus célèbre de ses poèmes), qui l’hébergent, d’abord dans leur maison de campagne, puis chez eux au 74 Macdougal Street, avant qu’il ne s’installe à Saint Nicholas Avenue à Harlem. Il s’inscrit à Columbia University, mais abandonne les études quelques mois après.
Sa femme lui rendra visite « quelques brèves semaines » à l’automne. Le 15 novembre 1939, une réception en l’honneur de Jacques Roumain est organisée au YMCA de Harlem. Il fréquente des syndicalistes comme Lucas Prémice (lui-même d’origine haïtienne), le journaliste Ernest Tisch et retrouve son ami le poète noir américain Langston Hughes.
Sa vie matérielle est cependant difficile ; il donne des leçons de français, mal rétribuées ; Nicole ayant ouvert une boutique de mode à Port-au-Prince, il lui envoie régulièrement de la marchandise. Néanmoins, écrit-il à sa femme « Je préfère cette dure existence au partage d’un ignoble bonheur, fait de la souffrance des autres ». (Lettre à Nicole, 8 décembre 1939.)
Il poursuit ses activités littéraires dans le cadre de revues importantes, voyage beaucoup et séjourne presque un an aux côtés du poète Nicolás Guillén à La Havane. L’élection du Président Lescot, en 1941, lui permet alors de regagner Haïti.
Dès son retour, il fonde le Bureau d’Ethnologie de la République d’Haïti dont il est également Directeur. Ses recherches aboutissent à la publication en 1942 de ses études respectivement intitulées Autour de la campagne anti-superstitieuse et Contribution à l’étude de l’ethno-botanique précolombienne des Grandes Antilles puis, en 1943, de son livre intitulé Le sacrifice du tambour Assoto. En 1942, le gouvernement haïtien investit Jacques Roumain d’une charge de diplomate à Mexico.
Aussi est-ce dans cette ville qu’il met un point final à son roman, Gouverneurs de la rosée, en juillet 1944, déjà atteint par la maladie qui l’emportera peu après, le 18 août 1944, dans son pays natal.

Oeuvres
Oeuvres complètes (édition établie par Léon-François Hoffmann). Madrid : ALLCA XX (Collection Archivos), 2003.

Poésie :
Bois d’ébène. Port-au-Prince : Imprimerie Henri Deschamps, 1945 (publication posthume) ; Bois d’ébène, suivi de Madrid. Montréal : Mémoire d’encrier, 2003 ; Port-au-Prince : Presses Nationales d’Haïti, 2005.

Nouvelles :
La proie et l’ombre. Port-au-Prince : Éditions La Presse, 1930 ; Port-au-Prince : Fardin, 1977.

Romans :
Les fantoches. Port-au-Prince : Imprimerie de l’État, 1931 ; Port-au-Prince : Fardin, 1977.
La montagne ensorcelée. Préface de Jean Price-Mars. Imprimerie E. Chassaing, 1931 ; Paris : Éditeurs français réunis, 1972 ; Port-au-Prince : Fardin, 1976 ; Montréal : Mémoire d’encrier, 2005.
Gouverneurs de la rosée. Port-au-Prince : Imprimerie de l’État, 1944 (publication posthume) ; Paris : La Bibliothèque Française, 1946 ; Paris : Les Éditeurs Français Réunis, 1961 ; Pantin : Le Temps des Cerises, 2000 ; Montréal : Mémoire d’encrier, 2004.

Essais :
Contribution à l’étude de l’ethnobotanique précolombienne des Grandes Antilles. Port-au-Prince : Imprimerie de l’État, 1942.

Source : île en île : http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile.
Tous nos remerciements au professeur Thomas Spear.